{"id":152,"date":"2008-03-21T00:00:00","date_gmt":"2008-03-20T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost\/rennet\/?p=152"},"modified":"2008-03-21T00:00:00","modified_gmt":"2008-03-20T23:00:00","slug":"sur-le-fil-du-rasoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rennet.org\/?p=152","title":{"rendered":"Sur le fil du rasoir&#8230;"},"content":{"rendered":"<p>Venez avec moi chez les poilus, Dans la tranch&eacute;e, sous les obus&#8230; &#8230;Boche avait dit: &quot;R&eacute;pandre la mort, M&eacute;tal l&eacute;ger, voil&agrave; ton sort&quot;.<!--more--><\/p>\n<p>Le boss appelle&nbsp;: <\/p>\n<p>&#8211;<em> <span>&laquo;&nbsp;Ca fait un moment que t&rsquo;as pas &eacute;crit&hellip;,<\/span><\/em><\/p>\n<p><em>&#8211;<span>Pas d&rsquo;id&eacute;e!<\/span><\/em><\/p>\n<p><em>&#8211;<span>La mort du dernier poilu&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/span><\/em><\/p>\n<p><em>&hellip;rires<\/em><\/p>\n<p><em>&#8211;&nbsp;<span>&laquo;&nbsp;Ah, t&rsquo;es s&eacute;rieux&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/span><\/em><\/p>\n<p>Ben oui, il &eacute;tait s&eacute;rieux. Quand j&rsquo;ai entendu &ccedil;a &agrave; la radio, &ccedil;a m&rsquo;a rien fait. Genre &laquo;&nbsp;<em>&ccedil;a, c&rsquo;est fait<\/em>&nbsp;&raquo;&nbsp;; et on passe &agrave; autre chose. Parce que la Der des der&rsquo;,&nbsp; &ccedil;a me para&icirc;t loin, tr&egrave;s loin. Les images parlent d&rsquo;elles-m&ecirc;mes&nbsp;: les uniformes, les armes paraissent d&rsquo;un autre temps, plus proche de la guerre contre la Prusse au 19e que de la suivante. Et puis y a mon petit c&ocirc;t&eacute; anti-militariste, des restes du vinyle de Maxime qui passait en boucle dans l&rsquo;appart&nbsp; quand j&rsquo;&eacute;tais gamine. <\/p>\n<p>&nbsp; <\/p>\n<p>Mais j&rsquo;y pense quand m&ecirc;me. Le boss a parl&eacute; personnage l&eacute;gendaire, temps pass&eacute; trop vite. Je rentre dans la grisaille parisienne pour le week-end. Le dimanche, c&rsquo;est repas chez la grand-m&egrave;re. On parle de tout, de rien. Et puis (conscience professionnelle&hellip;&nbsp;?) je lui demande si elle peut sortir le carnet de son p&egrave;re. Elle me regarde, interrog&eacute;e, se l&egrave;ve et me ram&egrave;ne ce petit carnet noir, un peu &eacute;corn&eacute; dans lequel mon arri&egrave;re grand-p&egrave;re a gliss&eacute; quelques mots entre 1914 et 1918. Je commence les premi&egrave;res lignes dans le s&eacute;jour&nbsp;; mais la t&eacute;l&eacute; et ses pubs, la grand-m&egrave;re et la m&egrave;re qui parlent torchons, &ccedil;a jure un peu avec le r&eacute;cit de la campagne de Belgique. Alors je m&rsquo;isole et plonge dans le r&eacute;cit.<\/p>\n<p>Il &eacute;tait charron et a &eacute;t&eacute; appel&eacute; au front d&egrave;s 1914&nbsp;; pour quelques semaines disait-on. Dans ce carnet allemand, il a commenc&eacute; par &eacute;crire les adresses de ses proches, et dresser un tableau de ses correspondances et des colis re&ccedil;us. Puis viennent les quelques pages r&eacute;dig&eacute;es&nbsp;:<\/p>\n<p>&laquo;&nbsp;M&eacute;moire de la Campagne en Belgique 1914-1915&nbsp;&raquo;. Il y raconte la vie dans les tranch&eacute;es, les combats, expose froidement la mort de camarades &agrave; quelques m&egrave;tres de lui. Il y relate aussi les ba&iuml;onnettes de ces Allemands qui le conduiront au camp de travail de <strong>K&ouml;ckelsdorf<\/strong> le 29 d&eacute;cembre 1915, dresse un tableau pour y lister ses payes. Puis viennent des pages et des pages o&ugrave; quelques lignes suffisent &agrave; d&eacute;crire chaque jour&nbsp;: le peu de nourriture servie, le lieu de travail, le nombre de camarades morts de faim et d&rsquo;&eacute;puisement. Sans le savoir, il raconte la r&eacute;p&eacute;tition des jours, l&rsquo;ennui, le m&eacute;canisme pris. Puis il y a cette quinzaine de pages encore&nbsp;: &laquo;&nbsp;<em><strong>Souvenir de ma captivit&eacute; en Allemagne&nbsp;&raquo;.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Quatre ans de vie (de vie&nbsp;?) qui tiennent en quelques pages. Une &eacute;criture brute d&rsquo;un jeune charron. Pas de ponctuation, des fautes de fran&ccedil;ais. Mais une &eacute;criture d&rsquo;autant plus efficace qui illustre l&rsquo;absurdit&eacute; de sa pr&eacute;sence, &agrave; jouer avec la mort, dans les tranch&eacute;es ou dans les camps. <\/p>\n<p>&nbsp; <\/p>\n<p>Ma grand-m&egrave;re me rejoint dans la chambre. Elle me raconte des anecdotes r&eacute;p&eacute;t&eacute;es cent fois. Elle m&eacute;lange les deux guerres&nbsp;: &laquo;&nbsp;<em>Les temps ont chang&eacute;. On n&rsquo;enverrait plus les gens &agrave; la guerre comme &ccedil;a, ils ont la technologie aujourd&rsquo;hui<\/em>.&nbsp;&raquo; Elle se demande quand sera la prochaine. <\/p>\n<p>&#8211; <span>&laquo;&nbsp;<em>La prochaine&nbsp;? Tu crois qu&rsquo;on va se battre &agrave; nouveau contre l&rsquo;Allemagne&nbsp;?<\/em><\/span><\/p>\n<p><em>&#8211;&nbsp;<\/em><span><em>On l&rsquo;a fait deux fois, pourquoi pas une troisi&egrave;me&nbsp;?<\/em>&nbsp;&raquo;<\/span><\/p>\n<p>&nbsp; <\/p>\n<p>Et l&agrave;, je prends conscience des <strong>55<\/strong> ans qui nous s&eacute;parent. Elle a v&eacute;cu la seconde guerre, entendu parler de la premi&egrave;re. Chaque photo, chaque film sur le sujet lui glacent les sangs, lui rem&eacute;morent des &eacute;v&eacute;nements douloureux. Pour moi, ce n&rsquo;est que l&rsquo;Histoire. Les Allemands, ils sont Europ&eacute;ens, comme moi. Ce sont les voisins, ceux avec qui le club de hand est jumel&eacute;. Ceux des voyages scolaires, de la chouille berlinoise. <\/p>\n<p>&#8211;<em>&nbsp;<span>&laquo;&nbsp;Bien s&ucirc;r, si tu nous ramenais un Allemand, je ne lui en voudrais pas personnellement&hellip;&nbsp;&raquo;<\/span><\/em><\/p>\n<p>Mais &ccedil;a lui ferait quelque chose.<\/p>\n<p>Le dernier <strong>poilu<\/strong> a re&ccedil;u les honneurs nationaux. Il s&rsquo;est battu au front pour d&eacute;fendre sa patrie et sa fronti&egrave;re. Qu&#39;en a-t-il retir&eacute;&nbsp;? La haine de la guerre, des plaies au corps et &agrave; l&rsquo;esprit. La perte d&rsquo;amis. Peu de bien en Somme. Et les autres, ceux morts au front&nbsp;? Leur nom grav&eacute; dans la pierre, au milieu du village, pour montrer &agrave; tous combien ils ont &eacute;t&eacute; valeureux. Savaient-ils au moins pourquoi ils se battaient&nbsp;? <\/p>\n<p>Si les poilus ne sont plus aujourd&rsquo;hui de simples soldats, qu&rsquo;ils ont avec le temps re&ccedil;u ce qualificatif qui sonne, c&rsquo;est vrai, comme un surnom tendre et reconnaissant, c&rsquo;est peut-&ecirc;tre parce que ce sont les derniers &agrave; s&rsquo;&ecirc;tre battus &agrave; l&rsquo;ancienne. En vieux costumes aux couleurs du pays d&eacute;fendu et non couleur de la terre et du feuillage. Ils y sont all&eacute;s parce qu&rsquo;il le fallait, pour d&eacute;fendre la France face &agrave; l&rsquo;invasion &eacute;trang&egrave;re. Cela me para&icirc;t loin. Parce qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, si l&rsquo;on me disait va d&eacute;fendre la fronti&egrave;re, va tuer celui qui passera la ligne, je refuserais. Je dirais non, comme la plupart de ceux de ma g&eacute;n&eacute;ration s&ucirc;rement, qui ne voient pas pourquoi on devrait &eacute;couter l&rsquo;Etat avant de s&rsquo;&eacute;couter soi, et ses propres convictions.<\/p>\n<p>&nbsp; <\/p>\n<p>Ils ne sont plus de simples soldats non plus, parce qu&rsquo;ils sont les figures d&rsquo;un temps o&ugrave; l&rsquo;on se battait contre les boches. Temps r&eacute;volu s&rsquo;il en est. Les partenaires politiques et &eacute;conomiques ont oubli&eacute; les guerres fratricides. Et depuis 1945, on fait tout pour que les populations suivent le m&ecirc;me chemin. On va d&eacute;cider de se faire la guerre un jour et dresser les troupes&nbsp;; et le lendemain, il faudra faire comme si rien ne s&rsquo;&eacute;tait pass&eacute;. C&rsquo;est peut-&ecirc;tre aussi pour &ccedil;a que l&rsquo;on a rendu les honneurs &agrave; Lazare Ponticelli. Avec sa mort, c&rsquo;est une page de l&rsquo;histoire qui se tourne, une histoire un peu honteuse. Une guerre pour rien. Alors oui, sa mort est un &eacute;v&eacute;nement. Comme de nombreux personnages historiques, les poilus deviennent personnages l&eacute;gendaires. Ce qu&rsquo;il y a de bien avec les l&eacute;gendes, c&rsquo;est qu&rsquo;on peut leur faire dire un peu tout et n&rsquo;importe quoi&nbsp;; pour &eacute;crire l&rsquo;Histoire que les futurs citoyens apprendront sur les bancs de l&rsquo;&eacute;cole r&eacute;publicaine. Alors en faire une l&eacute;gende, tr&egrave;s bien. Mais les t&eacute;moignages, sinon cont&eacute;s au moins &eacute;crits devront rester&hellip;pour la v&eacute;rit&eacute;&hellip;sur l&rsquo;absurdit&eacute;&nbsp;!<\/p>\n<p><strong>Stella Brosse<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Venez avec moi chez les poilus, Dans la tranch&eacute;e, sous les obus&#8230; &#8230;Boche avait dit: &quot;R&eacute;pandre la mort, M&eacute;tal l&eacute;ger, voil&agrave; ton sort&quot;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":153,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[],"class_list":["post-152","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-terra-incognita"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/152","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=152"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/152\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/153"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=152"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=152"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=152"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}