{"id":324,"date":"2011-11-25T00:00:00","date_gmt":"2011-11-24T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost\/rennet\/?p=324"},"modified":"2011-11-25T00:00:00","modified_gmt":"2011-11-24T23:00:00","slug":"le-cauchemar-du-speed-dating","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rennet.org\/?p=324","title":{"rendered":"Le cauchemar du speed-dating"},"content":{"rendered":"<p>La chair est faible et les visages de la rue sont ferm&eacute;s. Les copains sont cas&eacute;s avec des gamins. On prend l&#39;emploi o&ugrave; il se trouve, dans des villes o&ugrave; personne ne vous attend. On envisage des cours de th&eacute;&acirc;tre, des ateliers d&#39;&eacute;criture pour rencontrer des gens, mais le travail finit tard et &ccedil;a fait chier de prendre un surcro&icirc;t de transports en commun &agrave; l&#39;heure de pointe. Le week-end il faut faire les courses et le m&eacute;nage et pas question de renoncer &agrave; la sacro-sainte grasse mat&#39;. Alors on se r&eacute;sout &agrave; l&#39;indicible: on s&#39;inscrit &agrave; une soir&eacute;e Speed Dating. <!--more--><strong>20h15<\/strong>. Sap&eacute; comme un milord, ras&eacute; de frais, menthol&eacute;, je quitte mon appartement, dument r&eacute;cur&eacute; dans l&#39;espoir ou la crainte de ramener the n&eacute;nette. Le rendez-vous est &agrave; 21h. 10 hommes, 10 femmes. 10 minutes par personne. 20 &euro; l&#39;entr&eacute;e, plus consos. Ce soir, c&#39;est le cr&eacute;neau des trentenaires. Ce qui signifie 30 tout autant que 39 et demie. D&#39;apr&egrave;s Pythagore, ce ne sont pas exactement les m&ecirc;mes chiffres. D&#39;apr&egrave;s Elle Magazine encore moins. En m&eacute;tro, j&#39;arriverais en avance. Mauvaise id&eacute;e. C&#39;est un coup &agrave; rester bloqu&eacute; sur une tronche de m&eacute;chante et &agrave; flipper comme un con derri&egrave;re un r&eacute;verb&egrave;re pendant 30 minutes. Marcher permettra de d&eacute;penser un peu de tension nerveuse et de se pr&eacute;parer des r&eacute;ponses intelligentes aux questions qui inspirent la terreur: qu&#39;est-ce que tu fais dans la vie? Aimes-tu les enfants? Que penses-tu de l&#39;album de M&eacute;lanie Laurent? Tu aimes mon petit haut? Combien de centim&egrave;tres? <\/p>\n<p>Par ailleurs, y aller &agrave; pied me fera arriver juste &agrave; temps. Pas le temps de r&eacute;fl&eacute;chir. Tous ph&eacute;romones dehors. Sens-tu l&#39;homme qui a march&eacute; 30 minutes pour venir jusqu&#39;&agrave; toi? C&#39;est le descendant du cro-magon alpha qui ramenait du mammouth au d&icirc;ner les soirs de l&#39;aube de notre histoire collective. On peut compter sur lui pour d&eacute;poser sans f&eacute;rir la barbaque dans l&#39;assiette. Cette effluve qui te titille le machin reptilien, ce n&#39;est pas Hugo Boss (le quidam qui cousait des uniformes pour les SS), c&#39;est la s&eacute;curit&eacute;, la sati&eacute;t&eacute;, le g&egrave;ne fort qui fera de beaux enfants joufflus dot&eacute;s d&#39;un syst&egrave;me immunitaire r&eacute;sistant aux fl&eacute;aux d&#39;Egypte et au ch&ocirc;mage longue dur&eacute;e. <\/p>\n<p>Une Doc Martens devant l&#39;autre, j&#39;essaie de focaliser. Il faudra avoir la r&eacute;partie combative. L&#39;anecdote qui fait la diff&eacute;rence dans le money-time. Etonner. Mystifier. Valoriser. Que ferait Pierre Richard? Je n&#39;ai pas pens&eacute; &agrave; passer chez un libraire consulter &laquo;&nbsp;<em>La S&eacute;duction Pour Les Gros Nullos<\/em>&nbsp;&raquo;. Et m&ecirc;me. L&#39;illusion durerait moins longtemps qu&#39;un num&eacute;ro de prestidigitation tout pourri de &laquo;&nbsp;<em>La France A Un Incroyable Talent Dans Le Pr&eacute;<\/em> &raquo;. Dans le meilleur des cas l&#39;oaristys s&#39;arr&ecirc;terait net &agrave; peine franchie la porte de mon appartement, authentique d&eacute;cor de film mis&eacute;rabiliste hongrois, avec cafards dans l&#39;&eacute;vier, moisissures au plafond, fen&ecirc;tre fissur&eacute;e et nul canap&eacute; pour les poutous. Derni&egrave;rement, le taudis a fait l&#39;objet d&#39;un p&eacute;tage de plomb de mon padre, r&eacute;volt&eacute; de voir son fils n&#39;en avoir rien &agrave; foutre de n&#39;&ecirc;tre qu&#39;&agrave; une table, deux poutres et un lit de la clochardisation. Alors une bourgeoise&#8230;<\/p>\n<p>Ca devrait &ecirc;tre par l&agrave;. Avec tout &ccedil;a, j&#39;ai dix minutes de retard. La trouille est-elle un motif recevable aupr&egrave;s des dames? Un dernier tour du pat&eacute; quartier en louced&eacute; pour se donner une contenance rajoute encore cinq minutes d&#39;incorrection. Ca n&#39;est pas encore assez. Les imp&eacute;trants regroup&eacute;s p&eacute;n&egrave;trent j&agrave; l&#39;instant dans le bar. 10 hommes, 10 femmes. 10 minutes par personne. 20 &euro;, plus consos. La premi&egrave;re est offerte. On me donne le num&eacute;ro 10 correspondant &agrave; mon ordre d&#39;arriv&eacute;e dans le rang des pr&eacute;tendants. Il y a l&agrave; une belle brochette de m&acirc;les concurrentiels. Tous imm&eacute;diatement ha&iuml;ssables, sauf un. Le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa, un chauve &agrave; lunettes, le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa, le beau gosse fils &agrave; papa. M&eacute;moriser la gueule d&eacute;sempar&eacute;e du chauve &agrave; lunettes. Solidarit&eacute; masculine, mon cul. <\/p>\n<p>Et c&#39;est parti. Les affres d&eacute;marrent avec Jessica, 32 ans, coiffeuse, fan d&#39;Adele. D&#39;embl&eacute;e, deux sujets de conversation atterrants. Je me hasarde &agrave; traiter les mannequins Vivelle Dop de &laquo;&nbsp;<em>t&ecirc;tes de bites<\/em>&nbsp;&raquo;, histoire de briser la glace. Je n&#39;aurais pas d&ucirc;. Un long silence d&eacute;gag&eacute; pr&egrave;s des oreilles et des regards coupants comme des coups de ciseau. Mettre la main au portefeuille. Lui commander un verre au bar c&#39;est d&eacute;j&agrave; gagner une minute trente. Culturellement, &ccedil;a coince. Nous n&#39;avons pas du tout les m&ecirc;mes r&eacute;f&eacute;rences. Je ne sais pas qui est Fran&ccedil;ois-Xavier (&laquo;&nbsp;<em>mais si, tu sais bien, le millionnaire de Secret Story 2 qui s&#39;est suicid&eacute; cet &eacute;t&eacute;<\/em> &raquo;). Je passe pour un ignare terminal, doubl&eacute; d&#39;un gros tricard du fait que je n&#39;ai m&ecirc;me pas de smartphone pour faire instantan&eacute;ment une recherche &laquo;&nbsp;<em>Fran&ccedil;ois-Xavier<\/em>&nbsp;&raquo; sur Wikip&eacute;dia. <\/p>\n<p>Pauline, 35 ans, m&#39;attend avec ses fiches. Je n&#39;ai m&ecirc;me pas fini de prononcer mon nom qu&#39;elle a d&eacute;j&agrave; griffonn&eacute; cinq phrases. Je crois lire &laquo;&nbsp;<em>cheveux gras<\/em>&nbsp;&raquo;. Elle a un petit minois qui me pla&icirc;t bien. Le coup des fiches, &ccedil;a fait paum&eacute;e. Or moi j&#39;aime bien les paum&eacute;es. Mais cette paum&eacute;e-l&agrave; s&#39;av&egrave;re l&eacute;g&egrave;rement psychorigide. Elle s&#39;est cr&eacute;&eacute; un portrait-robot du prince charmant &agrave; partir des pages les plus culcul de Jeune et Jolie. Je ne corresponds cens&eacute;ment pas au profil du paladin moderne. Elle interrompt son questionnaire &agrave; la septi&egrave;me question. J&#39;aurais d&ucirc; donner la r&eacute;ponse petit B au lieu de la r&eacute;ponse petit A. A moins que &ccedil;a ne soit une histoire classique d&#39;incompatibilit&eacute; g&eacute;n&eacute;thliaque. Les cancers et les vierges, c&#39;est comme les ulc&egrave;res et les bonzes, les cirrhoses et les imams, &ccedil;a n&#39;a aucun lien de causalit&eacute; logique. Je t&#39;aime bien mais tu peux te brosser pour que je te d&eacute;salt&egrave;re. Pas la peine de te fatiguer &agrave; donner des coups de bic dans ton verre vide. J&#39;imagine que &ccedil;a fait partie des &eacute;preuves dans la geste de l&#39;homme id&eacute;al: deviner l&#39;alcool favori de princesse Pauline. Sans doute une saloperie de cocktail sophistiqu&eacute;. Je retiendrai le chignon. J&#39;adore les chignons, c&#39;est une de mes perversions. <\/p>\n<p>La suivante, Marine, ne tient pas &agrave; donner son &acirc;ge. Celle-l&agrave;, c&#39;est le parangon de la bourgeoise posant &agrave; la coucheuse d&eacute;complex&eacute;e, genre &laquo;&nbsp;<em>j&#39;ai test&eacute; la partouze et j&#39;ai tartin&eacute; trois pages sur mon triple orgasme sur mon blog sexo<\/em>&nbsp;&raquo;. Elle parle sans arr&ecirc;t d&#39;&nbsp;&laquo;&nbsp;<em>exp&eacute;riences<\/em>&nbsp;&raquo;. &laquo;&nbsp;<em>Et toi, tes exp&eacute;riences?<\/em>&nbsp;&raquo; qu&#39;elle demande en ruminant un chewing-gum. Moi, la chimie&#8230; La pipette, &ccedil;a commence &agrave; faire loin. Ne pourrait-on pas plut&ocirc;t parler de Fran&ccedil;ois-Xavier? Mais non. Elle passe du fion &agrave; la politique. De l&#39;anus au coq, en somme. Elle s&#39;y entend vraiment pour mettre les timides &agrave; l&#39;aise. Je zyeute ma montre. Ce sont encore 6 minutes qu&#39;il va falloir meubler. &laquo;&nbsp;<em>Qu&#39;est-ce que tu penses des magasins IKEA?<\/em>&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>C&#39;est au tour de C&eacute;line de se coltiner le type &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses pompes qui se demande de plus en plus intens&eacute;ment ce qu&#39;il attend pour foutre le camp. C&eacute;line alias la mur&egrave;ne des lamentations. A peine de m&eacute;t&eacute;orologie pr&eacute;alable. Derechef sa vie de merde. Selon ses propres termes, encore. Pour l&#39;essentiel, de minables fricotages avec une succession d&#39;adversaires acharn&eacute;s de l&#39;&eacute;l&eacute;gance morale. La pauvresse ne s&#39;acoquine qu&#39;avec des sc&eacute;l&eacute;rats.&nbsp; Vite aller commander au bar. A ce stade, plus la peine d&#39;essayer de faire distingu&eacute; avec le verre de Gewurtz. Les circonstances r&eacute;clament une grosse pinte de bi&egrave;re. Je me rassois. Elle se lance dans une histoire de moyenne haleine. Je repense au chignon de Pauline. Dis donc, elle a l&#39;air de bien rigoler avec le chauve &agrave; lunettes, la Pauline. <\/p>\n<p>Les dix minutes sont &eacute;coul&eacute;es. Enfin. Je me fais horreur &agrave; trainer l&agrave;-dedans &agrave; supporter ce cirque contre-nature. Il n&#39;y a plus qu&#39;un moyen de sauvegarder un restant d&#39;amour-propre: se tailler de l&agrave;, et fissa. Je n&#39;ai rien &agrave; faire ici. Par cons&eacute;quent la femme de ma vie ne peut pas non plus se trouver dans ce bar. CQFD. J&#39;enfile mon veston et je d&eacute;campe comme un goujat dans le malaise de la nuit. <\/p>\n<p>Vingt minutes de retard. Je les ai regard&eacute;es de loin, rentrer dans le bar les unes apr&egrave;s les autres, me projetant dans ce merdier avec la fille &agrave; la coiffure vulgaire, la fille au chignon, la fille en tailleur, la fille &agrave; l&#39;air abattu. C&#39;&eacute;tait plus rigolo &agrave; imaginer que &ccedil;a ne l&#39;aurait &eacute;t&eacute; dans la r&eacute;alit&eacute;. Je me serais fait horreur &agrave; trainer l&agrave;-dedans &agrave; supporter ce cirque contre-nature. La soir&eacute;e est encore jeune. Je suis bien sap&eacute;. J&#39;ai encore les 20 &euro; en poche, plus l&#39;argent de toutes les consos que je n&#39;ai pas pay&eacute;es. Je me sens vaguement piteux de m&#39;&ecirc;tre d&eacute;gonfl&eacute;, mais plus encore de m&#39;&ecirc;tre inscrit &agrave; ce truc dans un moment de flottement. Mais une chose est s&ucirc;re: je me serais senti plus piteux encore en en sortant, si j&#39;&eacute;tais entr&eacute;. Plus loin dans la rue, un bar passait &laquo;&nbsp;<em>You Can&#39;t Hurry Love<\/em>&nbsp;&raquo; des <strong>Supremes<\/strong>. <strong>Diana Ross<\/strong> avait raison. &nbsp;<\/p>\n<p><strong>Jo L&#39;Trembleur <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La chair est faible et les visages de la rue sont ferm&eacute;s. Les copains sont cas&eacute;s avec des gamins. On prend l&#39;emploi o&ugrave; il se trouve, dans des villes o&ugrave; personne ne vous attend. 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