{"id":336,"date":"2012-01-30T00:00:00","date_gmt":"2012-01-29T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost\/rennet\/?p=336"},"modified":"2012-01-30T00:00:00","modified_gmt":"2012-01-29T23:00:00","slug":"mets-le-turbo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rennet.org\/?p=336","title":{"rendered":"Mets le turbo!"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;La jeunesse dor&eacute;e de Lyon pollue les concerts de rock de ses moues distanci&eacute;es pratiqu&eacute;es des heures durant devant la glace en &eacute;coutant MGMT, tra&icirc;nant lassement du cul en chouinant qu&#39;&laquo;&nbsp;on ne va quand m&ecirc;me pas d&eacute;penser si peu&nbsp;&raquo;, pr&eacute;tendant jauger les groupes &agrave; l&#39;aune des compilations des Inrockuptibles Best Of 2010 et 2011 qui constituent sa base de r&eacute;f&eacute;rence. Le misanthrope contemporain b&eacute;nit d&egrave;s lors l&#39;a&eacute;ronautique, qui lui offre ponctuellement un aper&ccedil;u sur des bouges &eacute;trangers faisant figure de cour des miracles du rock&#39;n&#39;roll. Berlin? Barcelone? Bien s&ucirc;r que non: la saloperie hipster y a cours depuis l&#39;avant-derni&egrave;re pluie. C&#39;est en Serbie qu&#39;il faut aller, fr&egrave;re. <!--more-->Le clich&eacute; le plus r&eacute;pandu concernant les serbes veut que leurs hobbies et revenus compl&eacute;mentaires tournent principalement autour du trafic d&#39;organes, du hooliganisme et du nettoyage ethnique. Un pr&eacute;jug&eacute; que ne d&eacute;ment pas ce chauffeur de taxi belgradois au regard de brique dont on constate en cours de route, tiens donc, qu&#39;il transporte une scie sauteuse sur le si&egrave;ge arri&egrave;re de son v&eacute;hicule. Le pays est bon march&eacute;. Un euro &eacute;quivaut &agrave; cent dinars serbe &eacute;quivaut &agrave; un centim&egrave;tre d&#39;intestin gr&ecirc;le. <\/p>\n<p>Deuxi&egrave;me ville de Serbie, Novi Sad est sise dans les vastes plaines de la Vo&iuml;vodine. La route de Belgrade &agrave; Novi Sad est monotone et sans &acirc;me qui vive. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, des constructions inachev&eacute;es &#8211; inexplicables &eacute;bauches de lotissements isol&eacute;s, tentatives de fermes ou centres commerciaux laiss&eacute;s en plan suite au d&eacute;sistement de quelque promoteur adipeux- apparaissent sur le trajet. Le Danube est tout gris. On se croirait dans un Mad Max balkanique; en aucun cas le d&eacute;cor n&#39;&eacute;voque les fanfreluches de Richard <strong>Strauss<\/strong>. Le th&egrave;me propos&eacute; est &laquo;&nbsp;<em>l&#39;&egrave;re post-apocalyptique<\/em>&nbsp;&raquo;. La fin du monde, &agrave; ce qu&#39;il semble, a d&eacute;j&agrave; eu lieu par ici. Le calendrier local, c&#39;est un fait, diff&egrave;re l&eacute;g&egrave;rement du n&ocirc;tre: ainsi, le nouvel an serbe est c&eacute;l&eacute;br&eacute; le 13 janvier. Alors les <strong>Mayas<\/strong>, on s&#39;en cogne, ils n&#39;ont qu&#39;&agrave; refourguer leur Armageddon dans une braderie avec leurs fl&ucirc;tes de pan, &ccedil;a ne concerne pas Zlotan.   <\/p>\n<p>Toute consid&eacute;ration ayant &eacute;gard aux modalit&eacute;s d&#39;&eacute;tripage pour un bout de carne ou un baril d&#39;essence est envol&eacute;e &agrave; mon arriv&eacute;e &agrave; Novi Sad. Les premiers contacts sont encourageants. Les N&eacute;o-Sadiques sont ouverts, curieux, amicaux, bref, pas le moins du monde fran&ccedil;ais. Le centre-ville a pour cadre une grande place flanqu&eacute;e d&#39;une &eacute;glise, de restaurants, de b&acirc;timents officiels, d&#39;un kiosque &agrave; journaux et d&#39;une statue d&#39;un gaillard du d&eacute;but du XX&egrave; qui n&#39;a pas l&#39;honneur d&#39;avoir marqu&eacute; notre opinion occidentale &agrave; la m&ecirc;me enseigne que les drilles Radovan et Slobodan. C&#39;&eacute;tait sans doute un de ces aust&egrave;res philanthropes p&eacute;tris de notions sociales, ou alors un l&eacute;gislateur f&eacute;ru d&#39;humanisme, bref rien qui int&eacute;resse personne. Renseignements pris, il s&#39;agit du premier maire de la ville. Une sympathique art&egrave;re commer&ccedil;ante remonte de vitrine en vitrine vers le nord. A main gauche surgit une ruelle orn&eacute;e de graffitis. A c&ocirc;t&eacute; du dessin pas g&eacute;nial d&#39;une sorte de gentil monstre jaune et rouge, une main critique s&#39;est emport&eacute;e &laquo;&nbsp;<em>Don&#39;t copy Basquiat, bitch!<\/em>&nbsp;&raquo;. Je me trouve dans la rue de la soif de Novi Sad. Il y en a pour tous les go&ucirc;ts en mati&egrave;re de troquets, d&#39;aucuns vulgos troquant de la fesse, d&#39;autres fleurant le quiproquo &eacute;m&eacute;ch&eacute;, l&#39;imbroglio faf, le concours de broyage, un autre enfin pr&ecirc;chant le rhythm and blues. C&#39;est celui-l&agrave; que je choisis: un genre de saloon appel&eacute; le Maska. Un quatuor du nom de &laquo;&nbsp;<strong><em>Fingerbang<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo; s&#39;&eacute;chauffe sur des standards de blues-rock (leurs T-shirts proclament : &laquo;&nbsp;<em>you&#39;ve just been fingerbanged<\/em>&nbsp;&raquo;, en hommage aux proctologues). Le saloon n&#39;est pas bien rempli &agrave; cette heure-ci, mais la guitare est d&#39;ores et d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;te &agrave; en d&eacute;coudre, aboyant des solos hargneux entre une reprise de &laquo;&nbsp;<em>Fever<\/em>&nbsp;&raquo;, un &laquo;&nbsp;<em>Hoochie Coochie Man<\/em>&nbsp;&raquo;et un &laquo;<em>&nbsp;I&#39;m A Man<\/em>&nbsp;&raquo; qui emportent l&#39;adh&eacute;sion. Le groupe monte en puissance et le bar devient plus anim&eacute; au fur et &agrave; mesure de la soir&eacute;e. La 33 cl co&ucirc;te &agrave; peine &agrave; 1&euro;50 et tout le monde fume. Sirotant &agrave; une table derri&egrave;re un pilier, je ne distingue que la figure du chanteur organiste. Il a de longs cheveux gras et filandreux, de grosses bajoues et aura l&#39;air de lutter contre une envie de vomir apr&egrave;s chaque chanson, d&eacute;glutissant en enflant du gosier comme un crapaud. <span>&laquo;&nbsp;<em>On Broadway&nbsp;<\/em>&raquo;, &laquo;&nbsp;<em>Stray Cat Strut<\/em>&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;<em>Don&#39;t Let Me Be Misunderstood<\/em>&nbsp;&raquo;, c&#39;est op&eacute;ration classic-rock &agrave; gogo. <\/span>Garage, brill building, rockabilly, swamp, blues: les Fingerbang piochent dans toutes les familles du rock avec un &eacute;gal empressement. Le bar est rempli. Le zinc est jalonn&eacute; de headbangers bard&eacute;s de cuir. Une Salom&eacute; rouge et noire ondule devant la sc&egrave;ne. Un vieux barbu gris au nez aquilin sourit de toutes ses dents. Rep&eacute;rant l&#39;&eacute;tranger avec ce discernement physionomiste qui appartient aux sp&eacute;cialistes du g&eacute;nocide, l&#39;homme me tape sur l&#39;&eacute;paule et s&#39;&eacute;crie &laquo;&nbsp;<em>good music!<\/em>&nbsp;&raquo;. J&#39;acquiesce. Il me fait amener une bi&egrave;re. C&#39;est le propri&eacute;taire du bar. Finalement, apr&egrave;s deux bonnes heures de d&eacute;coffrage, le groupe s&#39;arr&ecirc;te net,  <em>co&iuml;tus interruptus<\/em>. Electris&eacute; par ce putain de bon vieux rock&#39;n&#39;roll universel, mon diaphragme exige un climax. Un tambourinage binaire me capture sur le chemin de mon h&ocirc;tel. Je p&eacute;n&egrave;tre dans une bo&icirc;te souterraine fourmillante, clinquante, baign&eacute;e dans la p&eacute;nombre, la fum&eacute;e et les ph&eacute;romones, sous les regards vampiriques de minettes fatales (et ceux Frankenesteinesques de leurs concubins). Un groupe est empaquet&eacute; sur une estrade minuscule au milieu des cr&eacute;atures lascives. Une brunette &agrave; frange fait ululer un synth&eacute;tiseur eighties sur des gammes ottomanes. Un slacker &agrave; queue de cheval gratte des accords de ska punk. Le batteur mart&egrave;le un gros beat simplet de dance pourrave. Le gros chanteur roule des yeux, implore, g&eacute;mit, souffre, sans cesser de roucouler d&#39;une mani&egrave;re &eacute;voquant un hybride d&eacute;moniaque de Sardou et Nana Mouskouri. Tout le monde chante les refrains en ch&oelig;ur, sans aucune retenue, levant les bras au plafond, se tr&eacute;moussant sensuellement, fermant les yeux et communiant dans une euphorie  irr&eacute;sistible. On appelle cela le Turbo-Folk. Ou bien est-ce de l&#39;Arabesk? Par moments c&#39;est du O&iuml; le plus d&eacute;bile. Putain que c&#39;est K-I-T-S-C-H. Mais voil&agrave;, c&#39;est aussi d&eacute;mentiel. Il faut le voir et l&#39;entendre pour le croire. Ce n&#39;est pas de la vari&eacute;t&eacute;. Ce n&#39;est pas de la dance, ce n&#39;est pas du punk, ce n&#39;est pas de la musique tzigane ou turque. C&#39;est un peu de tout cela, et c&#39;est carr&eacute;ment autre chose. Et &ccedil;a a une &acirc;me. Une dr&ocirc;le d&#39;&acirc;me de golem nucl&eacute;aire chtarb&eacute;. Une &acirc;me qui se l&egrave;ve au matin dans les poulaillers, r&ocirc;de en journ&eacute;e dans les casses de bagnoles, et guinche la nuit dans les squats en zone industrielle. Mais la bo&icirc;te est trop grouillante pour mon agoraphobie. Je ressors. Je tends l&#39;oreille. Un bistrot tout proche &eacute;met la m&ecirc;me tr&eacute;pidation. L&#39;ambiance est plus familiale. Lumi&egrave;re rouge tamis&eacute;e, rideaux brod&eacute;s, comptoir en &eacute;b&egrave;ne, tables rondes et banquettes molletonn&eacute;es. Il y a moins de personnes mais c&#39;est encore plus malade. Le groupe est sensiblement le m&ecirc;me: un synth&eacute; qui fait la danse du ventre, une guitare qui tron&ccedil;onne, une grosse caisse speed&eacute;e et un chanteur qui donne tout, serrant des paluches, tombant &agrave; genoux, se cognant la poitrine, s&#39;arrachant les cheveux sans cesser de crooner. Et tout le monde dans le rade en fait autant. Les femmes mortifi&eacute;es joignent les paumes vers le ciel en une pri&egrave;re d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, rugissent d&#39;extase charnelle, tremblent de jalousie vengeresse, les hommes accabl&eacute;s se prennent la t&ecirc;te entre les mains, ruminent leur honneur bafou&eacute;, triomphent en serrant les poings. C&#39;est le drame, la passion, le d&eacute;lire, un chamanisme de bazar, une partouze entre th&eacute;&acirc;tre, musique, bricolage et n&#39;importe quoi. Bordel de Dieu. J&#39;ai rencontr&eacute; le Turbo-Folk. I&#39;ve been <strong><em>fingerbanged<\/em><\/strong>.<\/p>\n<p> <\/p>\n<p><strong>Jo L&#39;Trembleur<\/strong><\/p>\n<p> <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;La jeunesse dor&eacute;e de Lyon pollue les concerts de rock de ses moues distanci&eacute;es pratiqu&eacute;es des heures durant devant la glace en &eacute;coutant MGMT, tra&icirc;nant lassement du cul en chouinant qu&#39;&laquo;&nbsp;on ne va quand m&ecirc;me pas d&eacute;penser si peu&nbsp;&raquo;, pr&eacute;tendant jauger les groupes &agrave; l&#39;aune des compilations des Inrockuptibles Best Of 2010 et 2011 qui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":337,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[],"class_list":["post-336","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-terra-incognita"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=336"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/337"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=336"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=336"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=336"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}