{"id":91,"date":"2007-06-29T00:00:00","date_gmt":"2007-06-28T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost\/rennet\/?p=91"},"modified":"2007-06-29T00:00:00","modified_gmt":"2007-06-28T23:00:00","slug":"la-valse-des-baux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rennet.org\/?p=91","title":{"rendered":"La valse des baux."},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;Dans presque toutes les provinces du Canada, le 1er juillet est une journ&eacute;e de fier d&eacute;ploiement de la feuille d&rsquo;&eacute;rable, de rassemblements folkloriques, de visites &agrave; m&egrave;re-grand et de nettoyage &agrave; sec des chemises &agrave; carreaux.<span>&nbsp; <\/span><!--more-->Mais au Qu&eacute;bec, o&ugrave; on s&rsquo;en &laquo;&nbsp;<strong><em>c&acirc;lisse<\/em><\/strong>&nbsp;<em>&raquo;*1<\/em> de la f&ecirc;te nationale du Canada, le 1er juillet est une toute autre sorte de bordel. Pour commencer, la plupart des qu&eacute;b&eacute;cois ont encore la gueule de bois de la semaine pr&eacute;c&eacute;dente.&nbsp;&nbsp;Le 24 juin, jour de la St-Jean Baptiste, ils convergent par dizaines de milliers dans un parc situ&eacute; en face de l&rsquo;ancien Stade Olympique pour c&eacute;l&eacute;brer la f&ecirc;te &laquo;&nbsp;nationale&nbsp;&raquo; du Qu&eacute;bec. Puis ils se rassemblent devant une sc&egrave;ne gigantesque sur laquelle se relaient plusieurs m&eacute;ga-c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s qu&eacute;b&eacute;coises de la chanson, du cin&eacute;ma ou de la t&eacute;l&eacute;, qui pronon&ccedil;ant des discours archi-nationalistes, qui entonnant des chansons traditionnelles comme la fameuse &laquo; <em><strong>Bite &agrave; Tibi<\/strong><\/em>&nbsp;<em>&raquo;*2<\/em>.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/p>\n<p>En 2006, votre serviteur a eu le privil&egrave;ge de voir cette comptine chant&eacute;e en ch&oelig;ur par Garou, Pierre Lapointe et Eric Lapointe et dix mille qu&eacute;b&eacute;cois imbib&eacute;s. <\/p>\n<p>On s&rsquo;en veut de ne pas avoir de chant paillard patriotique en France. Le 14 juillet manque s&eacute;rieusement de bite. Trop de chars et pas assez de cul.&nbsp;&nbsp;Il a fallu aussi se taper le la&iuml;us plombant d&rsquo;un souverainiste remont&eacute; comme une pendule. La musique de fond &eacute;tait grave, l&rsquo;orateur ne d&eacute;connait pas&nbsp;: &laquo;&nbsp;<em>n&rsquo;oublions pas ceux qui sont tomb&eacute;s<\/em>&nbsp;!&nbsp;&raquo;, carr&eacute;ment.&nbsp;&nbsp; <\/p>\n<p>Que voulez-vous&nbsp;! A d&eacute;faut de la vouloir, les Qu&eacute;b&eacute;cois parlent beaucoup d&rsquo;ind&eacute;pendance. Ils sont obnubil&eacute;s par les mots &laquo;&nbsp;peuple&nbsp;&raquo; et, depuis peu, &laquo;&nbsp;nation&nbsp;&raquo;. Le 1er ministre-robot du Canada l&rsquo;a bien compris, qui a officiellement reconnu au Qu&eacute;bec le statut de nation cette ann&eacute;e. Il faudra bien cinq ans de contemplation b&eacute;ate du mot &laquo;&nbsp;nation&nbsp;&raquo; dans les journaux pour que les Qu&eacute;b&eacute;cois s&rsquo;habituent &agrave; exister officiellement.<\/p>\n<p>&laquo;&nbsp;&#8211; <em>Pince-moi, on est une nation<\/em>&nbsp;! &raquo; <\/p>\n<p>(&laquo;&nbsp;&#8211; <em>Mais une nation &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur du Canada<\/em>, a pr&eacute;cis&eacute; le premier ministre.<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &#8211; <em>Oh<\/em>&hellip;&nbsp;&raquo;).<\/p>\n<p>&nbsp;Ne cherchez pas de massacre d&rsquo;indiens pour justifier la date du 24 juin. Cherchez plut&ocirc;t un solstice. Si c&rsquo;est de l&rsquo;&eacute;tripage patriotique de m&eacute;chants indiens que vous recherchez, renseignez-vous plut&ocirc;t sur Dollard-Des-Ormeaux. Jusqu&rsquo;&agrave; 2002, on c&eacute;l&eacute;brait la &laquo;&nbsp;F&ecirc;te de Dollard&nbsp;&raquo; pour snober la Reine d&rsquo;Angleterre et emmerder les iroquois. En effet, le&nbsp; lundi pr&eacute;c&eacute;dent le 25 mai est depuis l&rsquo;&egrave;re Victorienne c&eacute;l&eacute;br&eacute; comme le jour de la &laquo;&nbsp;F&ecirc;te de la Reine&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;Victoria Day&nbsp;&raquo;) au Canada. On n&rsquo;allait quand m&ecirc;me pas laisser appeler un jour du calendrier &laquo;&nbsp;F&ecirc;te de la Reine&nbsp;&raquo;&nbsp;dans la Belle Province&nbsp;! Il fallait trouver quelqu&rsquo;un ou quelque chose &agrave; substituer &agrave; la vieille peau&nbsp;! Alors, en 1910, pour marquer le 250&egrave; anniversaire de la bataille du Long-Sault au cours de laquelle le vaillant Dollard-Des-Ormeaux et ses compagnons d&eacute;fendirent la colonie fran&ccedil;aise contre les Iroquois au prix de leurs scalps, on institua la &laquo;&nbsp;F&ecirc;te de Dollard&nbsp;&raquo;. &nbsp; <\/p>\n<p>Mais le 20&egrave; si&egrave;cle passant, l&rsquo;empathie avec Dollard s&rsquo;en alla diminuant. A l&rsquo;inverse, le&nbsp; ressentiment envers les anglophones ne cessa de s&rsquo;accro&icirc;tre. On rempla&ccedil;a donc la &laquo;&nbsp;F&ecirc;te de Dollard&nbsp;&raquo; par la &laquo;&nbsp;F&ecirc;te des Patriotes&nbsp;&raquo;, en m&eacute;moire de la r&eacute;bellion des Patriotes de 1837 et 1838 contre le gouvernement colonial Britannique. <\/p>\n<p>&nbsp;Hormis les anglos argent&eacute;s de Westmount qui seraient les premiers pendus<em>*3<\/em> dans le cas de plus en plus improbable d&rsquo;une victoire r&eacute;f&eacute;rendaire des souverainistes, personne ne se sent vraiment concern&eacute; par la f&ecirc;te nationale du Canada &agrave; Montr&eacute;al. Car le 1er juillet est avant tout la grande journ&eacute;e des d&eacute;m&eacute;nagements.&nbsp;Le Montr&eacute;alais se pla&icirc;t &agrave; changer de murs &agrave; intervalles r&eacute;guliers. La majorit&eacute; des baux &eacute;mis sur l&rsquo;&icirc;le se terminent au 1er juillet, jour f&eacute;ri&eacute;. D&egrave;s le mois de juin, les entreprises de d&eacute;m&eacute;nagement multiplient leur tarifs par dix, des annonces de camionneurs suspects fleurissent dans les journaux gratuits, et la ville de Montr&eacute;al acc&eacute;l&egrave;re les embauches de pervenches. Tout &ccedil;a dans un m&ecirc;me souci de se faire du bl&eacute; sur les meubles du citoyen.&nbsp; <\/p>\n<p>Le jour dit, Montr&eacute;al prend des allures de compromis entre un purgatoire pour brocanteurs et une &eacute;vacuation massive. Des camions vont s&rsquo;emp&ecirc;trant jusque dans les ruelles o&ugrave; la main de l&rsquo;homme n&rsquo;a jamais pass&eacute;, &ccedil;a klaxonne de toutes parts, et tout ce que le million et demie de Montr&eacute;alais a dissimul&eacute; de machins de mauvais go&ucirc;t dans un coin du placard &agrave; balais pendant un an&nbsp;; tous les meubles boiteux, les matelas trou&eacute;s, les portraits de belles-m&egrave;res, les assiettes fendues, les faisans empaill&eacute;s, les colliers de nouilles, les tours Eiffel miniatures, les apr&egrave;s-skis d&rsquo;il y a dix ans, les tables &agrave; repasser tordues, les transats d&eacute;chir&eacute;s, les voitures &agrave; p&eacute;dales carambol&eacute;es, les si&egrave;ges de toilettes en poil de yack, les diapos des ann&eacute;es soixante, les bouquins &agrave; l&rsquo;eau de rose, les boucliers en PVC, les compilations de chansons traditionnelles, les ventilateurs cass&eacute;s, les tables de ping-pong bancales, les posters de Roch Voisine, les t&eacute;l&eacute;s implos&eacute;es, les sabots de grand-m&egrave;re, les talkie-walkie qui n&rsquo;ont jamais march&eacute;, les crosses de hockey &eacute;lim&eacute;es, les lunettes de soleil d&eacute;mod&eacute;es, les jantes de scooter, les plans de Montr&eacute;al officiels de 1987 &agrave; 2000, les brosses &agrave; cheveux qui font mal, les joysticks de console Atari 3000, les ampoules usag&eacute;es, les chaussons en forme de lapin&hellip;tout &ccedil;a se mat&eacute;rialise dans les rues. <\/p>\n<p>&nbsp;Mais comme on dit dans la langue bellig&eacute;rante, &laquo;&nbsp;one man&rsquo;s garbage is another man&rsquo;s treasure&nbsp;&raquo;&nbsp;: les r&eacute;sidus des uns font le bonheur des autres. M&ecirc;me parmi les gens qui ne d&eacute;m&eacute;nagent pas au 1er juillet, certains louent des camions pour la journ&eacute;e, ceci dans le but de s&rsquo;emparer de tout ce qui tra&icirc;ne d&rsquo;int&eacute;ressant sur le trottoir. En v&eacute;rit&eacute;, cette pratique consistant &agrave; d&eacute;poser les choses dont on veut se d&eacute;barrasser sur le trottoir n&rsquo;est pas exclusive au 1er juillet: peu importe la p&eacute;riode de l&rsquo;ann&eacute;e, on peut trouver des meubles et des appareils divers en se promenant dans les rues.&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;ai ramass&eacute; une paire de skis, des &eacute;tag&egrave;res, une t&eacute;l&eacute;vision et des coussins &agrave; diff&eacute;rentes p&eacute;riodes l&rsquo;ann&eacute;e derni&egrave;re. Je ne me suis jamais servi des skis. La t&eacute;l&eacute;vision ne captait que deux cha&icirc;nes et en l&rsquo;absence de t&eacute;l&eacute;commande, il n&rsquo;y avait aucun moyen de r&eacute;duire le num&eacute;ro de la cha&icirc;ne qui prenait le tiers de l&rsquo;&eacute;cran en caract&egrave;res rouges p&eacute;tants. Les &eacute;tag&egrave;res me servaient pour bouquiner dans le bain. Quant aux coussins, nous les avions pris sur un canap&eacute; abandonn&eacute; dans une ruelle. J&rsquo;avais d&rsquo;abord voulu ramener le canap&eacute; chez moi : apr&egrave;s tout, il ne se trouvait qu&rsquo;&agrave; quelques coins de rue de mon appartement. J&rsquo;avais fait part de mon projet &agrave; mon pote Xavier qui habitait &agrave; l&rsquo;&eacute;tage au-dessus. Mais j&rsquo;avais sous-estim&eacute; la distance et le poids &agrave; porter.&nbsp;&nbsp;Finalement, arriv&eacute;s &agrave; mi-chemin, le souffle court et les bras endoloris, nous le d&eacute;pos&acirc;mes sur le trottoir et nous nous &eacute;croul&acirc;mes dessus. Il &eacute;tait deux heures du matin, nous &eacute;tions avachis sur un canap&eacute; qui occupait toute la largeur du trottoir, mon ami fumant une cigarette, les chats vaquant &agrave; leurs myst&egrave;res, bref, c&rsquo;&eacute;tait une de ces nuits moites sur le plateau Mont-Royal o&ugrave; l&rsquo;on attrape un canap&eacute;, on essaie de le ramener chez soi et on finit par passer une heure sur un canap&eacute; en pleine rue &agrave; se sentir con.&nbsp;&nbsp;Une voiture de police passa lentement dans la rue. Elle ne s&rsquo;arr&ecirc;ta pas. Nous nous redress&acirc;mes, nous d&eacute;pla&ccedil;&acirc;mes le canap&eacute; dans une ruelle sombre, et nous regagn&acirc;mes nos p&eacute;nates avec les coussins sous le bras. Ils sentaient mod&eacute;r&eacute;ment le chien mouill&eacute; mais je les conservai pendant toute la dur&eacute;e de mon s&eacute;jour sur le plateau Mont-Royal. Je les rendis &agrave; la rue quelques mois plus tard, de m&ecirc;me que les skis et les &eacute;tag&egrave;res et la t&eacute;l&eacute;.&nbsp;&nbsp; <\/p>\n<p>Pour terminer, s&rsquo;il arrivait que baguenaudant du c&ocirc;t&eacute; de Rosemont, vous trouviez une pile de conclusions bancales &agrave; cet article, croyez-en mon conseil et ne vous donnez pas la peine de les ramener chez vous&nbsp;: il n&rsquo;y a rien &agrave; en faire. <\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp; <\/p>\n<p><strong>Joe L&rsquo;Trembleur<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp; <\/p>\n<h1>Notes<\/h1>\n<p>&nbsp;*1&nbsp;: s&rsquo;en c&acirc;lisser&nbsp;: s&rsquo;en foutre. <\/p>\n<p>*2 : jeu de mots avec Abitibi; l&rsquo;Abitibi-T&eacute;miscamingue est une des r&eacute;gions du Qu&eacute;bec. <\/p>\n<p>*3&nbsp;: les Sikhs viendraient imm&eacute;diatement ensuite.<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;Dans presque toutes les provinces du Canada, le 1er juillet est une journ&eacute;e de fier d&eacute;ploiement de la feuille d&rsquo;&eacute;rable, de rassemblements folkloriques, de visites &agrave; m&egrave;re-grand et de nettoyage &agrave; sec des chemises &agrave; carreaux.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":92,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[],"class_list":["post-91","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-terra-incognita"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/91","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=91"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/91\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/92"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=91"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=91"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/rennet.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=91"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}