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L’été des casseroles ou la symphonie du nouveau monde.
Dossier

L’été des casseroles ou la symphonie du nouveau monde.

19h20, coin Christophe Colomb et Beaubien… Un faible tintamarre se fait entendre, une note percussive égrenée le long de la rue, comme lors du passage d’un rémouleur… puis le tintement prend de l’écho, répété, multiplié, 5 fois, 10 fois. Le mouvement soliste devient orchestre. Les gens sortent sur les balcons, mi interrogateurs, mi amusés, certains inquiets… Une vingtaine de personnes, spatules en main, tapent sur des casseroles, comme des marmitons sonnant la soupe.

Le lendemain, à la même heure, le petit orchestre a encore grandi. On commence à distinguer parfaitement les premières casseroles, devançant légèrement les autres, plus regroupés en nappes, scrutant le chef d’orchestre et sa spatule directrice. Ils seront encore plus nombreux le surlendemain, jusqu’à atteindre la dimension symphonique, l’unisson parfait, la majesté harmonique et la puissance des grands ensembles. La démocratie symphonique se fait entendre, elle court le long des rues, Montréal et le Québec veut se faire entendre aux oreilles du monde…

A défaut de passer l’Atlantique, elle se verra amplifiée Place des Arts, relayée par Charlebois, autrefois partisan de la révolution tranquille avec son ostie d’show, aujourd’hui partisan d’une révolution moins tranquille. De l’autre côté de l’Atlantique à la rame, la symphonie populaire est réduite à l’expression d’un mauvais trio garage qui fout le bordel, à une poignée d’étudiants jouant sur des instruments mal accordés et qui font rager le voisinage… toute la splendeur de l’orchestre se voit compressée, réduite à un mauvais mp3 où l’on n’entend plus que quelques solos, noyant le reste de l’orchestre dans une bouillie sonore indistincte et bruyante.Toute la souplesse du numérique au service de la musique, de la démocratie. Merci! Quand les casseroles dament le pion à Twitter, ça fait plus de bruit mais ça s’entend moins chez les relayeurs d’infos.

La France se contrefout de ses cousins nord américains. Il aura fallu des seins nus et quelques culs à l’air pour voir ici et là quelques articles mal renseignés agrémentés de nombreux diaporamas… Et tout ceci après plusieurs semaine de conflits âpres. On entend parler de grèves étudiantes, que ceux ci sont des casseurs, que la population en a marre de tous ces petits cons, que le carré rouge est un symbole désavoué par le peuple… Et ce n’est pas vrai. Ce n’est plus vrai! Ce sont les montréalais qui sont dans la rue. Les jeunes, les vieux, les enfants, les chômeurs et les salariés… Du centre ville en passant par le Plateau, jusqu’à remonter dans les quartiers plus populaires comme Outremont, Petite Italie, Villeray ou Ahuntsic… Peut être même chez les riches anglophones, du côté de Westmount, y a t-il aussi quelques casseroles éparses qui sonnent le tocsin à l’indifférence gouvernementale.

Faisons fi de toute considération politique, de système libérale ou de bloc québécois, le peuple est dans la rue pour atteinte à sa liberté. La loi 78 bafoue les libertés, privant le citoyen de s’exprimer sur un droit fondamental, restreignant le droit d’association et de réunion pacifique au Québec… cette loi liberticide touche l’ensemble de la population et non pas que les étudiants si durement incriminés et réprimés par le gouvernement. ici même, en France, l’équivalent à cette loi 78 (article L211-1 du Code de la sécurité intérieure et les articles 431-3 à 431-9 du Code pénal français) est encore plus réductrice… mais c’est tellement normal au pays des droits de l’Homme.
Tout ce mouvement social et populaire est désavoué par les grands groupes industriels, les faiseurs d’argent, les libéraux, les nantis qui en appellent à l’ordre contre la chienlit. Toute cette fausse aristocratie québécoise encroûtée qui gèrent le pays comme leur fortune, comme leur compte en banque, avec uniquement la notion de profit et de grandeur dans leur esprit obtus. En 1985, Pierre Falardeau tournait « le temps des bouffons« , court métrage pamphlétaire encore d’actualité. Le documentaire commence par ce titre presque prémonitoire: « renverser les monuments pour voir les vers qui grouillent« . Cette tirade de Pierre Vadeboncoeur, avocat, syndicaliste et écrivain québécois, se veut encore un leitmotiv parfaitement actuel et de qualité, même si il a été pensé en plein dans la révolution tranquille québécoise. Oui, au Québec, comme ailleurs, les écrits anciens sont des piliers de la société de demain… Il appartient désormais à la Belle Province d’écrire son histoire moderne, de sortir encore ses casseroles et d’entamer sa symphonie du Nouveau monde… libre.

 

3 Commentaires pour “L’été des casseroles ou la symphonie du nouveau monde.”

  1. julien dit :

    Ah comme quoi, les compagnies de casseroles et de cuillères en bois s’en frottent les mains et du coup les forêts s’en cassent les dents.

  2. alban zeboss dit :

    Merci pour votre apport, Julien.
    Petit rappel…
    Les casseroles, ou du moins les gamelles, ont été utilisées au cours du 18 et 19e dans les prisons… Puis utilisées en 1955, en Acadie, pour commémorer la déportation des acadiens par les anglais. On retrouve ces mêmes casseroles en Algérie pendant la guerre d’indépendance puis au Chili début 70… et seulement après en Argentine.

  3. Julien dit :

    Ça fait plaisir de voir qu’en effet un article essaye de rétablir une vérité totalement bafouée dans un pays qui se sent étouffer du libéralisme, des privations de droits (d’expression entre autres), etc. Jeter donc un oeil aussi à la loi C-38 du Canada et vous verrez que tout n’est pas drôle.

    En effet, ça fait vraiment l’unanimité, encore plus depuis que Jacques Villeneuve a ouvert sa bouche.
    De l’est à l’ouest à Montréal, même si Outremont n’est pas aussi populaire que le dit l’article (plutôt Hochelaga ou St Henri), de Montréal à Sept-Iles.

    Il y a tout de même eu au moins 3 manifestations qui comptaient la population de Rennes dans les rues au rythme d’une manifestation par mois, très souvent le 22, d’ailleurs ce jeudi qui vient devrait s’annoncer massif.

    Les casseroles sont une référence à l’Argentine où le peuple faisait la même chose pour protester contre l’oppression. Ça c’est un peu régulé et organisé, la tendance est au mercredi, mais les gens n’ont pas l’intention de lâcher. Et ça dépasse largement le problème étudiant.

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